Introduction
La navigation dans les eaux de la diplomatie internationale n’est pas une chose aisée d’autant plus quand on n’appartient pas aux cercles fermés que sont le G7 ou encore le Conseil de Sécurité de l’ONU. Telle une chaloupe chahutée par les crises internationales et les vagues créées par les gros navires, certains pays s’en sortent en prenant des trajectoires singulières. C’est le cas du Vietnam, qui navigue entre les mastodontes que sont les États-Unis et la Chine en suivant son propre chemin de crète. C’est de ce parcours d’équilibriste qu’est née la Diplomatie du Bambou ou comment trouver sa place entre les grandes puissances géopolitiques sans se ranger derrière l’une d’elle.
Aux origines, une doctrine : le bambou selon Nguyễn Phú Trọng
Avant même de prendre le nom de diplomatie du Bambou, cette appellation prend sa source dans la pensée de Hô Chi Minh. Dans une directive du 31 mai 1946, Hô Chi Minh s’adresse à Huỳnh Thúc Kháng avec les mots suivants : « dĩ bất biến ứng vạn biến », comme le rapporte le journal Độc Lập[1] littéralement « garder l’immuable pour répondre aux mille changements ». Les objectifs sont invariables (indépendance nationale, liberté et bonheur du peuple) mais les moyens eux doivent s’adapter au contexte. Cette pensée établie la base de la doctrine en matière de diplomatie.
En 1986, le Vietnam lance une grande réforme économique le Đổi mới, permettant le passage d’une économie centralisée et planifiée avec une inflation à 774 % fin 1986[2], à progressivement une économie de marché, notamment avec l’ouverture aux investissements étrangers. C’est à partir de 1991, dans la continuité du Đổi mới, la doctrine diplomatique évolue. Le Vietnam passe de relations quasi exclusives avec le bloc soviétique à une diplomatie diversifiée, avec notamment l’établissement de relations en 1991 avec République Populaire de Chine et en 1995 avec les États-Unis d’Amérique, deux anciens ennemis.
Mais il faut attendre 2016 pour que la première allusion au bambou soit prononcée par Nguyễn Phú Trọng, secrétaire général du Parti communiste, lors de la 29e Conférence diplomatique[3]. Il parle alors d’une « politique étrangère et une diplomatie profondément enracinées dans l’essence du bambou vietnamien ». C’est ensuite en 2021, lors de la Conférence Nationale des Affaires Étrangères (Hội nghị Đối ngoại toàn quốc) que le concept prend toute son ampleur. À cette occasion Nguyễn Phú Trọng a formulé pour la première fois le terme de Diplomatie du Bambou et l’a défini comme « des racines fermes, un tronc robuste et des branches flexibles, empreints de l’âme, du caractère et de la résilience du peuple vietnamien ».[4] Cette image poétique de la diplomatie vietnamienne est explicité un peu plus tard par le Premier Ministre Phạm Minh Chính dans une interview donnée au groupe de médias roumains Clever Group le 20 janvier 2024 comme le rapport le média vietnamien Báo Chính phủ : « Racines fermes : la tradition d’autonomie et d’auto-renforcement, au service de l’intérêt national, portée par un esprit de solidarité, de bienveillance et de loyauté. Tronc solide : le courage, la détermination, la fermeté face à toute épreuve et difficulté, face aux peines et aux tourments. Branches souples : la souplesse, l’habileté et la créativité dans la conduite du travail diplomatique. »[5]
Mille ans de domination, mille ans de résistance
L’annexion de Nam Việt par la dynastie Han, vers 111 avant notre ère, ouvre une période que appelée Bắc thuộc, littéralement, « l’appartenance au Nord ». Elle durera, avec des interruptions, près d’un millénaire, jusqu’à la victoire du général Ngô Quyền en 939, qui restaure l’indépendance du pays. Entre ces deux dates, l’histoire vietnamienne retient moins la domination elle-même que les sursauts qui la ponctuent : la révolte des sœurs Trưng en l’an 40, déclenchée après l’exécution du mari de l’aînée par les autorités chinoises, reste aujourd’hui un symbole fondateur de résistance nationale, bien qu’elle ait été écrasée au bout de trois ans.
Mais réduire ce millénaire à une succession de révoltes serait passer à côté de l’essentiel. Ce que la mémoire politique vietnamienne en retient surtout, c’est la survie prolongée d’une identité distincte face à un empire écrasant, une survie qui suppose autant de périodes d’accommodement rituel, de tribut et de protocole, que de sursauts de fermeté sur le non négociable : la souveraineté, la langue, l’identité. Plier sans rompre, accepter les formes de la soumission sans jamais renoncer au fond : c’est très exactement la grammaire que Nguyễn Phú Trọng formalisera, deux mille ans plus tard, sous le nom de diplomatie du bambou.
Les quatre « non » : la grammaire concrète de la diplomatie vietnamienne
En 2019, les quatre « non » bốn không de la diplomatie vietnamienne sont énoncés dans le Livre Blanc de la Défense[6]. Lancée sur une logique de diversification et de multilatéralisme, la diplomatique fixe quatre limites dites les quatre « non ». Il s’agit de : non à l’adhésion à des alliances militaires, non à l’alliance contre un autre État, non à l’installation de bases militaires étrangères sur son territoire, et non à l’usage ou à la menace d’usage de la force dans les relations internationales.
En 2022, le Général Nguyễn Chí Vịnh, dans un entretien du 30 avril 2022 complète la position diplomatique vietnamienne « Việt Nam không trung lập, Việt Nam độc lập. Độc lập hoàn toàn khác với trung lập »,[7] « Le Vietnam n’est pas neutre, le Vietnam est indépendant. L’indépendance est complètement différente de la neutralité. »
Bien que la diplomatie du bambou ne soit formalisée qu’en 2021, la logique des quatre « non » s’inscrit pleinement dans la doctrine diplomatique du Vietnam et dans la pensée de Hô Chi Minh : intransigeance concernant l’indépendance du pays et la liberté. Par le refus de toute alliance militaire et de présence militaire étrangère sur son territoire il garde toute sa flexibilité, comme le bambou.
Le grand écart économique : entre les deux plus grandes économies mondiales
Aux deux premières places du commerce bilatéral, la Chine et les États-Unis d’Amérique sont de loin les premiers partenaires commerciaux du Vietnam avec respectivement, en 2025, 252 milliards de dollars et 170 milliards de dollars. À eux deux[8] ils représentent près de 46% du commerce extérieur du Vietnam.
Cependant, les échanges vers les deux géants sont totalement à l’opposé. Alors que le Vietnam importe massivement de la Chine des matières premières pour 144 milliards de dollars en 2024 (37,9% des importations du Vietnam), il dégage avec Washington un excédent commercial de 123 milliards de dollars pour la même année[9]. Est-il bien nécessaire de commenter ces chiffres ? Hanoï achète à Pékin, transforme et vend à Washington.
Ces dernières années, et notamment depuis le COVID et la guerre commercial entre Washington et Pékin, le Vietnam a bénéficié du « Chine +1 », c’est-à-dire, production en Chine mais on diversifie les approvisionnements pour ne pas dépendre à 100% de la Chine contenu des incertitudes géopolitiques. Cela répond aussi a deux préoccupations économiques qui sont la hausse des coûts de main d’œuvre en Chine et une solution pour contourner les frais de douanes américains. Ainsi les produits restent produits pour l’essentiel en Chine mais l’assemblage final se fait au Vietnam, ainsi les produits peuvent être exporté avec l’étiquette « Made in Vietnam ».[10]
Par ailleurs la Chine elle-même a délocalisé une partie de sa production au Vietnam, on assiste à une hausse importante des investissements et projets chinois dès 2019, 2,46 milliards de dollars pour 2020 à 4,7 milliards de dollar en 2024. Le Vietnam devient[11] une partie de la solution à la guerre commerciale avec les États-Unis d’Amérique. Mais le 31 juillet 2025, le gouvernement américain signe un décret pour permettre aux douanes d’infliger des pénalités aux produits jugés transbordés, décret dans lequel le Vietnam est explicitement cité[12]. On assiste alors à une diminution significative des investissements chinois à partir du second semestre 2025, avec une année qui se terme à 3,6 milliards de dollars[13].

Par ailleurs les deux pays bénéficient d’une coopération d’un niveau stratégique global avec le Vietnam, le partenariat avec Washington est établi en 2023 alors qu’avec la Chine il existe depuis 2008[14]. Cependant ce niveau de reconnaissance n’est pas exclusif aux deux puissances puisque la Vietnam ne reconnait pas moins d’une quinzaine de partenaires à ce niveau dont le plus récent, l’Inde depuis mai 2026[15].
Ainsi le Vietnam profite pleinement des différends commerciaux entre les deux puissances. La diplomatie de bambou en action, le Vietnam ne choisit pas un partenaire exclusif mais navigue entre les deux. Cependant, il reste en conséquence sensible aux fluctuations des relations sino-américain qui représentent près de la moitié de son commerce extérieur.
La mer de Chine méridionale, l’épreuve silencieuse

La mer de Chine du Sud pour les chinois, ou Biển Đông, mer de l’Est, pour les Vietnamiens est le théâtre d’un affrontement discret mais bien réel entre le Vietnam et la Chine. Les deux pays s’opposent sur l’appartement des îles des Spratleys cette zone. Afin d’assoir leur souveraineté sur ces îles chacun des belligérants militarisent peu à peu tous les îles, récifs et bancs de sable. Pour cela le Vietnam et la Chine procèdent massivement avec des terres artificielles. Selon l’AMTI, le Vietnam aurait remblayé pas moins de 2771 acres (±11,213 km2) et la 5460 acres (±22,095 km2)[16] pour la Chine (avant l’extension du récif Antilope).
Alors que Pékin réagit toujours fermement face aux initiatives de Manilles, qui convoite aussi une partie des Spratleys, les réactions concernant Hanoï pourtant très actif dans la zone sont presque inexistantes[17]. Plusieurs éléments sont à prendre en compte pour expliquer la différence de traitement entre les deux pays. Tout d’abord Philippines ont établi un traité de défense avec les États-Unis d’Amérique, encerclant un peu plus la Chine (Corée, Japon, Philippines, Singapour, Thaïlande et plus récemment l’Indonésie ont des accords ou des bases militaires américaine). Ensuite Manille a eu recourt à l’arbitrage internationale en 2013, qui donné la sentence de 2016 de La Haye lui donnant raison face à la Chine (décision non reconnue par Pékin). Ainsi Hanoï ne médiatise pas le conflit contrairement à Manille mais gère les incidents par voie diplomatique bilatérale. Par ailleurs comme nous l’avons vu précédemment la politique des quatre « non » a ici une incidence directe. Hanoï n’a pas d’alliance militaire qui viendrait amplifier le conflit. On reste donc sur un conflit territorial géré en bilatéral où le Vietnam bénéficie d’une certaine flexibilité octroyée par ces choix diplomatique.
Une stratégie sous tension : Ukraine, Trump et l’après-Trọng
Ces dernières années la flexibilité de la diplomatie du bambou est de plus en plus mise à épreuve avec d’un côté la guerre en Ukraine et d’un autre le retour au pouvoir de Trump. L’invasion Russe en Ukraine met face à face le partenaire historique qu’est Moscou et l’Europe (et plus largement l’Occident) avec laquelle le Vietnam développe toujours plus ses partenariats. Ainsi, fidèle à ses quatre « non » le Vietnam s’est abstenu sur la résolution condamnent l’invasion Russe et à voté contre la résolution d’exclusion de Moscou du Conseil des droits de l’Homme[18]. Le Vietnam ne prend donc pas parti mais la position reste ambiguë notamment avec la visite d’État de Poutine au Vietnam en juin 2024[19] et de plus en plus difficile à tenir à mesure que la guerre dure.
Sur le plan économique, comme nous l’avons vu plutôt la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine a un impact concret sur les investissements dans le pays et les flux de marchandises.
Le changement de style à la tête du Parti avec l’arrive de Tô Lâm nous amène à nous interroger sur la continuité de la diplomatie du bambou. En effet, Tô Lâm a défini d’autres priorités que sont la croissance et la lutte contre la corruption et semble vouloir se rapprocher de Pékin. Le spécialiste du Vietnam Alexander Vuving note dans son article du 23 avril 2026, trois points concrets de ce rapprochement : l’approbation en février 2025 d’un prêt chinois de 8,3 milliards $ pour les chemins de fer sino-vietnamiens ; l’intégration d’équipements Huawei/ZTE dans les réseaux 5G vietnamiens en 2025 ; et l’adhésion vietnamienne à la « communauté de destin partagé » chinoise dès 2023[20]. Vuving y voit un risque de dépendance croissante envers Pékin, au détriment de l’autonomie stratégique que le bambou était censé garantir. Par ailleurs, sur le plan idéologique, croissance et lutte contre la corruption ne peut que faire penser à la propre politique de Xi Jinping à son accession au pouvoir, bien que la structure du pouvoir en place soit différente comme le souligne Carlyle Thayer[21]. Tô Lâm reste un « primus inter pares » dans une direction collective.
Conclusion : Le bambou peut-il continuer à plier sans se rompre ?
Des racines profondes et des branches flexibles, la diplomatie du bambou vietnamienne a fait ses preuves que ce soit sur le plan économique en captant les investissements chinois et excédent commercial américain ou encore sur le cas des Spratley où Hanoï continue son remblaiement sans s’attirer les foudres de Pékin. Mais la diplomatie vietnamienne doit faire face aussi à plusieurs chocs que sont les tarifs de Trump, le rapprochement structurel avec la Chine mais aussi le désengagement de Tô Lâm vis-à-vis du mot « bambou » qui était absent de son dernier grand discourt.
Au-delà de la volonté ou non pour le gouvernement vietnamien de voir maintenant la diplomatie du bambou, on peut être amené à se questionner si, dans le monde actuel, cette doctrine est toujours applicable et surtout toujours profitable au Vietnam. Parce qu’au-delà de développer un chemin singulier de si conformer, la diplomatie doit être au service du pays et de son peuple. On aperçoit aujourd’hui les limites de la doctrine qui sur le plan économique offre une flexibilité aux deux grandes puissances plus qu’au Vietnam. Les multinationales l’utilisent mais n’y implante pas leur racine, 76% des exportations vietnamiennes viennent des entreprises étrangères[22]. On peut alors s’interroger sur ce qui se passera le jour où ces entreprises décideront que la main d’œuvre vietnamienne est devenue trop cher ou alors qu’un autre pays de la région est devenu plus attractif.
Ainsi la flexibilité du bambou a montré sont efficacité face aux pressions politiques et militaires mais résistera-t-elle à la pression économique ? Dans le contexte où Tô Lâm met en action la « kỷ nguyên vươn mình » (l’ère où la nation se redresse), avec un objectif à 2045 de faire du Vietnam un pays développé à revenu élevé, révolution du 13e Congrès du Parti (décembre 2023)[23], il est essentiel pour le Vietnam de développer une économique à forte valeur ajoutée.
Notes
- Độc Lập, n°161, 1er juin 1946, article « Điểm qua những lời căn dặn và tuyên bố của Hồ Chủ tịch », signé S.G
- Báo Chính phủ (éd. anglaise), « Viet Nam emerges from inflation crisis to US$510-billion economy », en.baochinhphu.vn, 15 janvier 2026, https://en.baochinhphu.vn/viet-nam-emerges-from-inflation-crisis-to-us510-billion-economy-111260114144429167.htm (consulté le 14 juillet 2026).
- Ministère des Affaires étrangères du Vietnam, « General Secretary Nguyen Phu Trong – an Eminent Diplomat of International Stature », mofa.gov.vn, https://mofa.gov.vn/web/ministry-of-foreign-affairs/detail/chi-tiet/general-secretary-nguyen-phu-trong-an-eminent-diplomat-of-international-stature-minister-of-foreign-affairs-47-82.html (consulté le 13 juillet 2026).
- Báo Chính phủ, « Toàn văn phát biểu của Tổng Bí thư Nguyễn Phú Trọng tại Hội nghị Đối ngoại toàn quốc », baochinhphu.vn, 14 décembre 2021, https://baochinhphu.vn/toan-van-phat-bieu-cua-tong-bi-thu-nguyen-phu-trong-tai-hoi-nghi-doi-ngoai-toan-quoc-102305526.htm (consulté le 14 juillet 2026).
- Báo Chính phủ, « Thủ tướng Phạm Minh Chính trả lời phỏng vấn Tập đoàn truyền thông Clever Group », baochinhphu.vn, 20 janvier 2024, https://baochinhphu.vn/thu-tuong-pham-minh-chinh-tra-loi-phong-van-tap-doan-truyen-thong-clever-group-102240120163915465.htm (consulté le 14 juillet 2026).
- VOV5, « Livre blanc sur la défense 2019 : les grandes lignes », vovworld.vn, 19 décembre 2019, https://vovworld.vn/fr-CH/chronique-du-jour/livre-blanc-sur-la-defense-2019-les-grandes-lignes-812091.vov (consulté le 14 juillet 2026).
- Général Nguyễn Chí Vịnh, entretien accordé à Tiền Phong, « Thượng tướng Nguyễn Chí Vịnh: Việt Nam không chọn phe, Việt Nam độc lập », tienphong.vn, 30 avril 2022, https://tienphong.vn/thuong-tuong-nguyen-chi-vinh-viet-nam-khong-chon-phe-viet-nam-doc-lap-post1433614.tpo (consulté le 14 juillet 2026).
- Thanh Niên, « Xuất khẩu sang Mỹ đạt kỷ lục gần 152 tỉ USD », thanhnien.vn, 25 décembre 2025, https://thanhnien.vn/xuat-khau-sang-my-dat-ky-luc-gan-152-ti-usd-185251225194459895.htm ; VnEconomy, « Xuất nhập khẩu năm 2025 cán đích kỷ lục hơn 930 tỷ USD », vneconomy.vn, 5 janvier 2026, https://vneconomy.vn/xuat-nhap-khau-nam-2025-can-dich-ky-luc-hon-930-ty-usd.htm (consultés le 14 juillet 2026).
- Direction générale du Trésor, « Le commerce extérieur vietnamien en 2024 : un nouveau record », tresor.economie.gouv.fr, 24 février 2025, https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2025/02/24/le-commerce-exterieur-vietnamien-en-2024-un-nouveau-record (consulté le 14 juillet 2026).
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